Juste pour vous faire découvrir un auteur, un philosophe actuel que j'apprécie énormément...Ici je vous présente juste sa définition de l'amour...
« Aimer, écrit Aristote, c'est se réjouir ». Quelle différence alors entre la joie et l'amour ? Celle-ci, qu'énonce Spinoza : « L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure » ou, ajouterai-je, intérieurement. Aimer, c'est se réjouir de. Ou plus exactement (puisqu'on peut aussi aimer un mets ou un vin) : jouir ou se réjouir de. Tout amour est une joie ou jouissance. Toute joie, toute puissance, dès lors qu'on les rapporte à leur cause, est amour. Aimer Mozart, c'est jouir de sa musique ou se réjouir à l'idée qu'elle existe. Aime un paysage, c'est jouir ou se réjouir de sa vue ou de son existence. S'aimer soi, c'est être pour soi-même cause de joie. Aimer ses amis, c'est se réjouir de ce qu'ils sont. Si l'on ajoute que tout en nous a cause et que plaisir sans joie n'est pas tout à fait amour (la chair est triste quand le plaisir du corps ne réjouit pas aussi l'âme : quand on fait l'amour par exemple, sans aimer au moins le faire), on rejoint les deux définitions d'Aristote et de Spinoza, en ce point lumineux ou elles se rejoignent : il n'est joie que d'aimer ; il n'est amour que de joie.
L'accord de ces deux génies me réjouit : ce m'est une occasion supplémentaire de les aimer.
Mais que prouve une joie ? Et que vaut cette définition joyeuse ou aimable contre tant d'amours tristes, angoissées, malheureuses, tant d'amours sans plaisir ou sans joie, qu'atteste la littérature et que confirme, hélas, notre expérience ? Que pèse Aristote contre un chagrin d'amour ? Spinoza, contre un deuil ou une scène de ménage ? Le réel a toujours raison, puisque c'est lui qu'il s'agit de penser. Mais quid, alors de notre définition ?
Une autre se propose, qui vient de Platon. L'amour est désir, explique-t-il dans « Le Banquet », et le désir est manque : « Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l'amour. » Le malheur, avec une telle définition, ne s'explique que trop bien. Comment serait-on heureux en amour, puisqu'on n'aime que ce qui manque, que ce qu'on n'a pas, puisque l'amour n'existe que par ce vide qui l'habite ou le constitue ? Il n'y a pas d'amour heureux, et c'est l'amour même, qui manque toujours, par définition, de ce qui ferait son bonheur.
Parce que aucun manque n'est jamais satisfait ? Non pas. La vie n'est pas difficile à ce point. Mais parce que la satisfaction du manque l'abolit comme manque et donc (puisque l'amour en est un) comme amour. Cela ne laisse guère le choix qu'entre deux situations : tantôt nous aimons ce que nous n'avons pas, et nous souffrons de ce manque ; tantôt nous avons ce qui dès lors ne nous manque plus, et que nous devenons pour cela (puisque l'amour est manque) incapable d'aimer... L'amour s'exalte dans la frustration, s'endort ou s'éteint dans la satisfaction. Cela vaut spécialement pour notre vie amoureuse. Le manque dévorant de l'autre (la passion) semble n'avoir d'avenir heureux que dans la possession de son objet. Cette possession fait-elle défaut ? C'est le malheur assuré, au moins un certain temps. Advient-elle ? Dure-t-elle ? Le bonheur vient s'user, en même temps que le manque, dans la présence de celui ou celle qui devait l'assurer. Qui peut manquer de ce qu'il a, de celui ou celle qui partage sa vie, qui est là tous les soirs, tous les matins, si présent, si familier, si quotidien ? Comment la passion survivrait-elle au bonheur ? Comment le bonheur, à la passion ? « Imaginez Madame Tristan », disait Denis de Rougemont. Ce ne serait plus Iseut, ou elle ne serait plus amoureuse. Comment aimer passionnément l'ordinaire ? Quel philtre contre l'habitude, l'ennui, la satiété ?
Etre heureux, explique Platon avant Kant, c'est avoir ce qu'on désire. C'est ce qui rend le bonheur impossible : comment aurait on ce qu'on désire, si on ne peut désirer que ce qu'on n'a pas ? Schopenhauer, en génial disciple de Platon, tirera la conclusion qui s'impose « Ainsi toute notre vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui. » Souffrance parce que nous désirons ce que nous n'avons pas et que nous souffrons de ce manque ; ennui parce que nous avons ce qui dès lors ne nous manque plus et que nous nous découvrons par cela incapable d'aimer...C'est ce que Proust appellera les intermittences du cœur, ou du moins les deux pôles entres lesquels elles se jouent. Albertine présente, Albertine disparue... Quand elle n'est pas là, il souffre atrocement : il est prêt à tout pour qu'elle revienne. Quand elle est là, il s'ennuie ou rêve à d'autres : il est prêt à tout pour qu'elle s'en aille. Qui n'a vécu ces oscillations ? Qui n'y reconnaît quelque chose de sa vie, de son malheur, de son inconstance ? Il faut aimer celui ou celle que nous n'avons pas, c'est ce qu'on appelle un chagrin d'amour, ou bien avoir celui ou celle qui ne nous manque plus, qu'on aime pour cela de moins en moins, et c'est ce qu'on appelle un couple.
Cela rejoint une chanson fameuse de Nougaro : « Quand le vilain mari tue le prince charmant... ». C'est le même individu pourtant, mais dans deux situations opposées : le prince charmant, c'est le mari qui manque ; le vilain mari, le prince charmant qui a cessé de manquer.
Ces deux définitions de l'amour présentent des avantages et des inconvénients symétriques. Celle d'Aristote ou de Spinoza vient buter contre l'échec de l'amour, contre son malheur, sa tristesse, ses angoisses. Celle de Platon échoue plutôt devant ses réussites : elle explique fort bien nos souffrances et nos déceptions amoureuses, mais point l'existence, parfois, de couples heureux, où chacun se réjouit non du manque de l'autre, comment serait ce possible ? Mais de son existence, mais de sa présence, mais de cet amour même qui les unit et qu'ils partagent. Tout couple heureux est une réfutation du platonisme. Ce m'est une raison supplémentaire d'aimer les couples et le bonheur, et de n'être pas platonicien. Mais comment, si l'amour échoue, rester spinoziste ?
Commençons par le plus facile. Que l'amour puisse être obscurci d'angoisse ou de souffrance, rien là de mystérieux. Si l'existence de mes enfants me réjouir, comment ne serais-je pas triste, atrocement triste, s'ils viennent à mourir ? Comment ne serais-je pas angoissé, atrocement angoissé, à l'idée, hélas toujours plausible, qu'ils peuvent souffrir ou mourir ? Si leur existence me réjouit, l'imagination de leur inexistence, ou de l'amoindrissement de leur existence (leur maladie, leur souffrance, leur malheur), ne peut que m'angoisser ou m'attrister. C'est ce que Spinoza explique suffisamment, sur quoi il est inutile de s'attarder. Aimer, c'est trembler, non parce que l'amour est crainte, mais parce que la vie est fragile. Ce n'est pas une raison pour renoncer à aimer, ni à vivre.
Le couple est plus difficile à penser. Qu'il commence ordinairement dans le manque, c'est une donnée qui est moins physiologique (la frustration n'a jamais suffi à rendre quiconque amoureux) que psychologiquement, mais qui n'en est pas moins avérée, I need you, chantaient les Beatles : je t'aime, je te veux, tu me manques, j'ai besoin de toi... L'amour, en ses commencements, donne raison à Platon, presque toujours. C'est ce que les Grecs appelaient eros : l'amour qui manque de son objet, l'amour qui prend ou qui veut prendre, l'amour qui veut posséder et garder, l'amour passionnel et possessif... C'est n'aimer que soi (l'amant aime l'aimé, écrivait Planton dans le Phèdre, comme le loup aime l'agneau), ou l'autre seulement en tant qu'il nous manque, en tant qu'il nous est nécessaire ou qu'on l'imagine être tel, et c'est pourquoi c'est si fort, si facile, si violent... Amour de concupiscence, disaient les scolastiques : aimer l'autre pour son bien à soi. Voyez l'amoureux exalté. Manquer est à la porter de n'importe qui. Rêver est à la portée de n'importe qui. Mais quand le manque disparaît ? Quand les rêves viennent se briser contre la présence continuée de l'autre ? Quand le mystère se fait transparence ou opacité ? Certains ne pardonneront jamais à l'autre de n'être que ce qu'il est, et point le miracle qu'ils avaient d'abord imaginé. C'est ce qu'on appelle le désamour, qui a le goût amer, presque toujours, de la vérité. « On aime quelqu'un pour ce qu'il n'est pas, disait Gainsbourg, on le quitte pour ce qu'il est. » Mais tous les couples ne se séparent pas, ni ne vivent tous dans l'ennuie ou le mensonge. C'est que certain on su apprendre à aimer l'autre tel qu'il est, disons tel qu'il se donne à connaître, à côtoyer, à expérimenter, jusqu'à se réjouir de sa présence, de son existence, de son amour, et d'autant plus qu'il ne manque pas mais qu'il est là, mais qu'il se donne , ou qu'il ne manque, dans la joyeuse répétitivité du désir, que pour mieux manifester sa présence, sa disponibilité, sa puissance, sa douceur, sa sensualité, sa tendresse, son habileté, son amour... Cet amour qui ne manque de rien, c'est ce que les Grecs appelaient philia, qu'on peut traduire par amitié, si l'on veut, mais à condition d'y inclure la famille et le couple, comme faisait Aristote, et spécialement ce que Montaigne appelait l'amitié maritale : c'est l'amour de lui ou celle qui ne manque pas mais qui réjouit, mais qui comble, mais qui conforte et réconforte. Que l'érotisme puisse aussi y trouver son compte, c'est ce que les couples savent bien, et qui leur donne raison. Comme la vérité des corps et des âmes est plus excitante, pour deux amants, que le rêve ! Comme la présence de l'autre (son corps, son désir, son regard) est plus troublante que son absence ! Comme le plaisir est plus plaisant que le manque ! Mieux vaut faire l'amour que le rêver. Mieux vaut jouir et se réjouir de ce qui est qu'en manquer ou que souffrir de ce qui n'est pas.
Entre philia et eros, entre le manque et la joie, entre la passion et l'amitié, on évitera pourtant de choisir. Ce ne sont pas deux mondes, qui s'excluraient, ni deux essences séparées. Plutôt deux pôles, mais dans un même champ. Deux moments, mais dans un même processus. Voyez l'enfant qui prend le sein, disais-je. C'est eros, l'amour qui prend, et tout amour commence là. Et puis voyez la mère, qui le donne. C'est philia, l'amour qui donne, l'amour qui protège, l'amour qui se réjouit et partage. Chacun comprend que la mère a été enfant d'abord : elle a commencé par prendre ; et que l'enfant devra apprendre à donner. Ainsi eros est premier, toujours, et le demeure. Mais philia en émerge peur à peu, qui le prolonge. Que tout amour soit sexuel, comme le veut Freud, cela ne veut pas dire que la sexualité soit le tout de l'amour. Qu'on commence par s'aimer soi, comme l'avaient vu les scolastiques, n'empêche pas, mais permet au contraire, qu'on aime aussi, parfois, quelqu'un d'autre. D'abord le manque, puis la joie. D'abord l'amour de concupiscence (aimer l'autre pour lui). D'abord l'amour qui prend, puis l'amour qui donne. Que le second n'efface pas le premier, c'est ce que chacun peut expérimenter. Le chemin n'en est pas moins clair, qui mène de l'un à l'autre, et c'est un chemin d'amour, ou l'amour comme chemin.
Jusqu'où va-t-il. Aimer ce qui me réjouit, ce qui me fait du bien, ce qui me comble ou m'apaise, c'est encore m'aimer moi. Par quoi la bienveillance n'échappe pas à la concupiscence, ni philia à eros, ni l'amour à l'égoïsme ou à la pulsion de vie. Peut-on aller plus loin ? C'est ce que requièrent les Evangiles. Aimer son prochain, c'est aimer n'importe qui : non celui qui me plaît, mais celui qui est là. Non celui qui me fait du bien, mais jusqu'à ceux qui me font du mal. Aimer ses ennemis, c'est par définition sortir de l'amitié, au moins dans sa définition égologique ou montanienne (parce que c'était lui, parce que c'était moi), peut être aussi de la logique (les Grecs n'y auraient vu qu'une contradiction ou une folie : comment être l'ami de ses ennemis ?). Les premiers chrétiens, pour désigner en grec un tel amour, ne pouvaient utiliser ni eros ni philia ; ils forgèrent le néologisme agapè (du verbe agapaô aimer, chérir), que les Latins traduisirent par caritas et qui donnera notre charité. Ce serait bienveillance sans concupiscence, joie sans égoïsme (comme une amitié libérée de l'ego), et pour cela sans rivage : l'amour désintéressé, le pur amour, comme disait Fénelon, l'amour sans possession ni manque, l'amour sans convoitise, comme dit Simone Weil, celui qui n'espère rien en retour, celui qui n'a pas besoin d'être réciproque, celui qui n'est pas proportionné à la valeur de son objet, celui qui donne et s'abandonne. Ce serait l'amour que Dieu a pour nous, que Dieu est pour nous (o théos agapè estin), et cela dit assez sa valeur, au moins imaginaire, et combien il nous dépasse. En sommes-nous capable ? J'en doute fort. Mais cela n'interdit pas d'y tendre, d'y travailler, de s'en approcher peut être. Plus on s'éloigne de l'égoïsme, plus on s'éloigne de soi, plus on s'approche de Dieu. Cela dit peut-être, sur l'amour de charité, l'essentiel : ce serait une joie, comme aurait pu dire Althusser, sans sujet, ni fin.
Ainsi tout commence par le manque et tend vers la joie, vers une joie de plus en plus vaste et libre. C'est pourquoi le trait commun entre ces trois amours, qui serait donc l'amour même, ou son genre prochain, est la joie. Il faut se réjouir, fantasmatiquement, à l'idée qu'on pourrait posséder ce qui nous manque (erso), ou bien se réjouir de ce qui ne nous manque pas et qui nous fait du bien (philia), ou bien encore se réjouir, purement et simplement, de ce qui est (agapè).
On peut aussi n'aimer rien (c'est ce que Freud appelle la mélancolie : « la perte de la capacité d'aimer ».), et constater que la vie dès lors n'a plus ni saveur ne sens. Plusieurs en sont morts ou en mourront : on ne se suicide que lorsque l'amour échoue, ou lorsqu'on échoue à aimer. Tout suicide, même légitime, est un échec, comme l'a vu Spinoza, ou la marque d'un échec, ce qui devrait dissuader de le condamner (nul n'est tenu de réussir toujours) comme d'en faire l'apologie. Un échec n'est ni une faute ni une victoire.
La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Il n'y a pas de réponse absolue. Rien ne vaut en soi, ni par soi : rien ne vaut que par la joie qu'on y trouve ou qu'on y met. La vie ne vaut que pour qui l'aime. L'amour ne vaut que pour qui l'aime. Ces deux amours vont ensemble. Non seulement parce qu'il faut être vivant pour aimer, mais aussi parce qu'il faut aimer pour prendre goût à la vie, et même, puisque le courage ne peut suffire, pour continuer à vivre.
C'est l'amour qui fait vivre, puisque c'est lui qui rend la vie aimable. C'est l'amour qui sauve, et c'est donc lui qu'il s'agit de sauver.
A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, Paris, 2001, PUF